Entrevues

Didier Coulomb - Directeur Général IIF/IIR
Décembre 2018

Le Froid en pleine transition

L’Institut International du Froid (IIF) est une organisation indépendante et intergouvernementale qui s’engage à promouvoir la connaissance du froid au niveau mondial dans toutes ses applications et toutes ses technologies afin d’améliorer la qualité de la vie en respectant l’environnement et en accord avec les impératifs économiques. Le Snefcca est membre de l’IIF.


Quelles sont les activités et les services de l’IIF pour « promouvoir la connaissance du froid » à travers le monde ?

D’abord, l’IIF collecte des données et des publications scientifiques, techniques du monde entier et indexe sa sélection dans une base de données, Fridoc. Celle-ci contient déjà plus de 100 000 références avec titres, mots-clés, résumés, en français et en anglais. Ensuite, l’IIF publie différents documents : des guides, des notes d’information sur des sujets importants pour les décideurs ; une Newsletter mensuelle rapportant les derniers faits marquants dans les différents domaines du froid ; la Revue Internationale du Froid, qui est la revue scientifique spécialisée qui a le facteur d’impact le plus élevé au niveau mondial …

L’IIF organise chaque année en moyenne 5 conférences et en parraine 8. Ce sont des conférences scientifiques rassemblant des chercheurs universitaires et industriels du monde entier dans un de nos 58 pays membres. Par exemple, la prochaine conférence de l’IIF sur la chaîne du froid sur l’alimentation et les produits de santé se tiendra à Nantes en avril 2020. Nous organisons aussi un congrès tous les 4 ans rassemblant plus de 1000 personnes de tous les secteurs du froid et de tous les pays : le prochain se tiendra à Montréal en août 2019 et le suivant à Paris en août 2023. Outre des présentations scientifiques, de nombreux ateliers et occasions de réseautage sont organisés pendant ces conférences et congrès.

L’IIF a formé dix commissions et douze groupes de travail internationaux qui rassemblent les compétences de ses membres sur des sujets variés en vue de définir des positions, des propositions de normes … L’IIF est aussi impliqué dans divers projets techniques, notamment européens, dont il assure la diffusion des résultats : projet CryoHub qui a pour but d’expérimenter un stockage cryogénique d’énergie pour fournir le froid d’un entrepôt frigorifique… 

Enfin, l’IIF, de par son statut intergouvernemental, a la possibilité de s’exprimer dans diverses instances internationales : conférences des Nations Unies sur le changement climatique, sur la couche d’ozone stratosphérique, sur la sécurité alimentaire…


Le secteur du Froid est actuellement en pleine transition (écologique, technologique, …). Comment voyez-vous l’avenir du Froid et de ses technologies ?

Le froid a un avenir brillant. Il est indispensable à la vie, grâce à la préservation des denrées alimentaires et des produits de santé, il permet de vivre dans des environnements parfois difficiles (climatisation), il est présent dans tous les domaines techniques d’avenir : informatique, biotechnologies, spatial… Sa croissance est spectaculaire dans les pays en développement, du fait de leur démographie, de leur urbanisation et de l’amélioration de leur niveau de vie. Aujourd’hui, par exemple, leur capacité frigorifique en entreposage, transport, froid domestique… est en moyenne dix fois moindre que dans les pays développés, avec des pertes avant le gaspillage éventuel par le consommateur, trois fois supérieures.

Toutefois, ce développement doit être durable. Le froid représente plus de 17% de la consommation électrique mondiale et 7,8% des émissions globales de gaz à effet de serre dont 63% est dû aux émissions indirectes de production et de transport de l’énergie. Ces chiffres sont en croissance rapide. Ils imposent une réduction de l’utilisation des gaz fluorés, ainsi qu’une amélioration de l’efficacité énergétique des équipements de froid et plus largement, des ensembles (bâtiments…).

Les technologies du froid doivent donc évoluer : il est clair que tous les frigorigènes à fort effet de serre sont condamnés à plus ou moins long terme, au profit de frigorigènes à très faible effet de serre sauf dans des niches de plus en plus réduites. Des frigorigènes à effet de serre intermédiaire seront toutefois utilisés dans bien des cas pour une période transitoire faute de solution adéquate immédiatement, notamment pour des raisons de sécurité, malgré les progrès techniques en cours et les révisions de normes concernant les frigorigènes inflammables. L’efficacité énergétique de l’équipement frigorifique n’est pas forcément meilleure pour autant. Il faut donc accompagner ce changement par des innovations techniques dans les composants de l’équipement mais aussi dans la conception générale des installations (récupération des chaleurs perdues…). D’autres technologies que la compression de vapeur existent aussi. Elles peinent à se développer à cause d’avantages comparatifs encore limités mais leur amélioration technique se poursuit.


L’efficacité énergétique / l’économie circulaire seront-t-ils au cœur des futures innovations ?

L’efficacité énergétique des systèmes de froid a déjà été grandement améliorée, en particulier en Europe, grâce à des réglementations et des labellisations successives. Elle a permis de faire des économies d’énergie alors que le développement économique se poursuivait. Le secteur du froid est certainement l’un de ceux qui a fait le plus d’efforts pour limiter le changement climatique grâce à ses actions en matière de frigorigènes et d’efficacité énergétique. L’Agence Internationale de l’Énergie vient d’ailleurs de le reconnaître dans son dernier rapport. Toutefois, comme les besoins en froid continuent à croître partout, y compris en France, les innovations doivent se poursuivre, sous la pression de réglementations qui deviendront toujours plus contraignantes.
L’économie circulaire s’est développée dans divers domaines tels que la récupération de frigorigènes, mais elle reste encore limitée.

Une vision plus intégrée des impacts sur l’environnement dus aux frigorigènes et à la consommation d’énergie, plus marginalement dus aux matériaux utilisés, est nécessaire, alors que les réglementations sur ces différents sujets sont souvent décidées de façon indépendante.


Dans cette transition, quelle est la place, selon vous, de la formation (des jeunes, des professionnels…) ?

La formation des jeunes est indispensable. Il faut d’abord en attirer davantage. Le nombre et la complexité des équipements frigorifiques répondant aux exigences croissantes en matière d’environnement, nécessitent une main-d’œuvre plus abondante et plus qualifiée. Il faut aussi pratiquer davantage la formation continue, notamment pour l’utilisation des frigorigènes alternatifs car ils présentent des caractéristiques d’utilisation différente des HCFC ou HFC auxquels les frigoristes sont habitués. La sécurité de l’installation et de la maintenance est en particulier cruciale. L’IIF s’est d’ailleurs impliqué dans l’élaboration de formations sur ces frigorigènes, comme par exemple avec le projet européen Real Alternatives for Life.


Selon vous, quels sont les autres défis qui nous attendent … ?

Il faut changer l’image du froid. Aujourd’hui, il attire peu de jeunes. Peu de gens devinent sa présence dans notre vie quotidienne. Il faut ré-enchanter le métier, en mettant en avant la nécessité du froid, et d’un froid au cœur de nos préoccupations environnementales. Le froid a été moteur pendant ces dernières décennies pour diminuer l’impact humain sur l’environnement et les défis qui l’attendent sont encore plus grands. C’est un beau métier, qu’il faut valoriser impérativement.

Il faut aussi mieux sensibiliser l’ensemble de la population aux bienfaits du froid pour préserver la qualité tant sanitaire que nutritionnelle des aliments. Aux bienfaits mais aussi aux contraintes associées à une bonne chaîne du froid. Combien de personnes savent utiliser un réfrigérateur à bon escient, y placer les aliments comme il faut ? Il faut que nous participions à l’éducation des populations. C’était d’ailleurs l’objectif premier de l’exposition « Froid » de La Villette en tournée itinérante maintenant pour laquelle l’IIF a apporté son expertise. Mais ce n’est qu’un premier pas.